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Deuxième Voyage d'Alger à Boghari par Paul Soleillet

D’Alger à Boghari

Du 29 décembre 1873 au 8 janvier 1874.

L’explorateur, après avoir vaincu des difficultés de toute sorte, partit d’Alger, le lundi, 29 décembre 1873, à 8 heures du matin, par le train se dirigeant vers le Sud.

Le 1er janvier 1874, il grimpa, à 4 heures du matin, sur le haut de la voiture faisant le service de Médéah à Boghari où il ne tarda pas à arriver.

Deuxième Voyage               d'Alger à Boghari                par Paul Soleillet Cette localité, qui se compose d’un queçar saharien et d’un village français, est située à 150 kilomètres au sud d’Alger dans le Sahara et est placée sur la lisière du Tell.

Le queçar de Boghari a été fondé par les Beni Mzab qui, pour les besoins de leur commerce, passent constamment du Sahara dans le Tell et réciproquement. C’était une sorte de forteresse sur une roche du désert qui forme le noyau d’une sorte d’étoile dont les rayons seraient les roules qui mènent à Boussaâda, à Laghouat, à Geryville, à Tiaret, à Mascara, à Oran, à Alger, à Bougie, etc. On n’accédait au rocher où s’étaient juchés les Mzabites qu’au moyen d’un sentier raide et peu praticable, même pour les bêtes de somme; aujourd’hui ce sentier est remplacé par une route carrossable.

De tout temps, dit M. Soleillet, un grand marché arabe hebdomadaire s’était tenu dans la plaine qui est au pied du queçar. En fondant leur village, les Beni-Mzab avaient songé aussi aux béné6ces qu’ils en retireraient; ce marché, comme tous les marchés du désert, attirait auprès de lui d’autres personnages. Ce sont les filles des Oulad-Naïl qui vont partout où il y a une agglomération dans le Sahara; elles y avaient, avant la création du queçar, leurs tentes, qui se reconnaissaient de loin à leur porte tournée du côté opposé à la route, dressées dans les environs du marché. Ces femmes allèrent demander l’hospitalité aux Beni-Mzab et se construisirent des maisons à côté des boutiques déjà bâties de ces marchands. La loi du Mzab, on le sait, qui interdit formellement à tout Mzabite de n’avoir aucun rapport avec une femme de race étrangère, interdit également aux femmes et aux filles du Mzab de quitter, sous quelque prétexte que ce soit, leur pays, et le queçar de Boghari se trouva alors peuplé, d’une part, de célibataires et de l’autre, de femmes galantes étrangères.

Lorsque nous eûmes pris et occupé Laghouat, on songea à relier cette oasis à la mer par une route qui forcément passa à Boghari. L’Etat y fit construire d’abord un caravansérail, puis, pour satisfaire aux besoins divers des voyageurs, des industriels français ne tardèrent pas à s’y installer, d’abord un aubergiste, puis un forgeron, un maréchal ferrant, un bourrelier, etc., etc.

Un centre de population a ainsi surgi de lui-même, dit M. Soleillet : Ils seraient nombreux les centres qui se développeraient ainsi en Algérie, si l’on y avait mieux compris que c’est la route et la route seule qui infante le hameau, qui devient le village, qui forme le bourg et d’où naît souvent une grande cité. »

Avant d’aller plus loin, M. Soleillet croit utile de faire connaitre à ses lecteurs le Sahara dans lequel il vient de pénétrer. Nous lui emprunterons cette description.

« Je suis obligé, dit-il pour faire comprendre à mon lecteur la signification qu’a pour moi ce mot Sahara, que je viens d’écrire, de prendre la question d’un peu haut, au risque de passer pour pédant.

 L’Afrique occidentale se partage, d’après sa constitution physique, en trois zones bien distinctes. L’une, que j’appellerai la région méditerranéenne, est formée par le Tell du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Tripolitaine; c’est ce que les géographes arabes appellent le Maghreb (couchant), l’Atlantide des anciens; cette région constitue une sorte d’ile limitée au nord par la mer et au sud, par le Sahara qui confine les pentes méridionales de l’Atlas. Dans la région méditerranéenne se rencontrent tous les animaux et toutes les plantes de l’Europe méridionale; c’est aussi dans cette contrée que vivent les grands fauves, lions, panthères, etc.

Le Sahara, lui, commence, nous l’avons vu, à Boghari; il s’étend au sud jusqu’à la région des pluies tropicales; il est limité à l’est par la Méditerranée et les sables du désert Libyque, à l’ouest par l’Océan. Après le Sahara et avec les pluies tropicales, commence la Nigritie proprement dite. La Nigritie et le Mogreb sont ainsi séparés comme ils pourraient l’être, par une mer, et ils forment deux régions, j’allais dire deux continents parfaitement distincts, ayant chacun leur faune, leur flore et leur climat; le Sahara qui les unit participe des deux.

Le Sahara, ainsi que son nom arabe l’indique (raa, pâturer), est un pays de faciles pâturages; il s’y trouve cependant de grands massifs montagneux tels que le Djebel-Hoggard, Djebel- Amour, etc., qui constituent pour la contrée de véritables Alpes. Le sol du Sahara est si fertile qu’il suffit qu’il y pleuve tous les deux ou trois ans pour l’entretien des pâturages.

Partout où son sol est habité et cultivé, se trouvent de riches oasis qui produisent en abondance des céréales, des fruits, des légumes. Le Sahara nourrit aussi un grand nombre de troupeaux; ils pourraient être innombrables. Les sables mouvants ne sont dans le Sahara que l’exception  et, dans cette contrée, qui est grande comme la moitié de l’Europe, les sables mouvants n’occupent peut-être pas le tiers de la surface qu’ils couvrent en Europe.

Le Sahara n’est point, comme le désert de Libye, une série de dunes de sables mouvants séparées entre elles par des mers de sables mouvants, on ne saurait trop le dire.

La végétation du Sahara est remarquable en ce que partout l’on trouve sur de grands espaces une plante annuelle de même espèce dominante qui ensuite est remplacée par une autre plante également annuelle; c’est ainsi qu’à l’alfa (stipa barbota tenacissima) succède le drin (Arthratherum pugens), etc.

La faune du Sahara a cela de particulier qu’en dehors de certains scorpions et de la céraste (lefaa des Arabes, vipère à cornes) elle ne possède aucun animal dangereux. Dans L’ordre des mammifères et des oiseaux, le Sahara est caractérisé par la gazelle et l’autruche.

Lundi, 5janvier. — J’ai eu occasion en parlant de Laghouat de nommer un chérif, Molay-Ali. Je m’étais lié avec lui dans le désert et l’ayant retrouvé plus tard à Alger où il subissait une sorte d’exil, j’acceptai la proposition qu’il me fit de venir avec moi jusqu’à Metlili; j’obtins pour Molay-Ali l’autorisation verbale de m’accompagner. Il voulait un écrit; j’eus beau le solliciter, il me fut refusé. Molay-Ali, qui était resté è Alger, arrive aujourd’hui par la diligence. C’est avec plaisir que je revois sa grosse face et je suis heureux de lui serrer la main.

Mais je suis étrangement surpris, quand Molay-Ami me présente, avec le timbre du gouvernement colonial, une lettre en arabe et en français, par laquelle on lui donne plein pouvoir de traiter avec les Oulad Sidi-Cheikh, et que je me trouve avoir ainsi, sans que l’on m’en ait prévenu, un agent politique pour compagnon de route.

J’écris immédiatement à Alger pour protester énergiquement contre la situation qui m’est faite et je fais remarquer, qu’au lieu d’un aide que j’aurais eu dans le chériff l’on me crée un embarras et un danger en en faisant un plénipotentiaire.

Le mardi, 8 janvier, M. Soleillet alla visiter l’ami chez qui Molay-Ali était logé. La maison de l’Hadj Daoud était vaste et bien distribuée.

C’était un homme déjà âgé, sa figure était sympathique et avait une grande expression de bonté et de douceur.

Il était chevalier de la Légion d’honneur, c’était jusqu’alors le seul Beni-Mzab qui ait obtenu cette distinction, II la devait au dévouement et à I ‘humanité qu’il avait montrés pendant la dernière famine. Il avait constamment fait distribuer du pain à tous les malheureux qui venaient l’implorer et il avait ainsi nourri des centaines de pauvres pendant plusieurs mois. 

Jean, Joseph, Marie, Michel, Paul Soleillet est né à Nîmes le 29 avril 1842 et décédé à Aden le 10 septembre 1886. C'est un explorateur français en Afrique du XIXe siècle.

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