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Souvenirs de Ksar El Boukhari

Par Mohamed BOURAHLA

Quand le ciel se couvre de nuages menaçants et qu'il fait dur respirer, quand survivre devient une gageure et que les amis ne sont plus là, quand l'horizon se mue en cul-de sac et qu'il n-y-a plus de meubles à sauver, quand le silence ne peut plus être supporté et que la parole se doit d'être, s'engouffre alors, au pas de charge et sans crier gare, par la porte entrebâillée du dépit ou le trou béant d'un quotidien sans voix et sans éclat, la légion des souvenirs ; repères évanescents pour éclaireurs perdus, pis-aller de fortune pour rêveurs impénitents ou réminiscences floues d'un âge d'or mythique.

Qu'est donc devenu mon village, cette cuvette torride qui me vît naître et que je n'arrive plus à reconnaître...? Ce n'était pas l'art et l'histoire au rendez-vous de la.cité, mais pour moi c'était plus que ça... l'imagination qui, dans les effluves du thé à la menthe que me servait Amara au "Café du marché", me faisait voir Vautrin sortir de la pension Vauquer; la maïeutique à chaque détour, pour parler soft ou la vie à pleines tripes, pour causer hard... pour parler d'hommes, de problèmes d'hommes tout simplement... au quotidien et dans un patois à donner le tournis aux puristes... malgré une chaleur incroyable, des perles de sueur à n'en plus finir, des gelées à faire gémir une jambe de bois; des cohortes de mouches qui n'avaient pas lues Sartre et pour corser le tout un vent de sable qui s'en foutait royalement de nos états d'âme. C'est ainsi que nous apprîmes à rêver et à contester et nous n'en sommes pas guéris.

Pourquoi le Chélif a-t-il perdu de sa superbe et vers quelles contrées a-t-il décidé d'émigrer...? Pourquoi la Zaouia est-elle si triste et qui pleure-t-elle-donc ... ses enfants partis, sa mort prochaine, le vieux saint oublié ou l'indélicatesse des nouveaux venus ? Pourquoi le vieux Ksar nous tourne-t-il le dos et pourquoi a-t-il décidé de ne plus se confier...? Qui nous contera désormais l'histoire de ses trois fontaines, les secrets de ses ruelles et qui fera jaillir aujourd'hui de ses palais en ruines l'ineffable et le merveilleux ? Pourquoi le "pic de la vipère" nous regarde-t-il aussi amèrement... sont-ce les vivants qui l'ont déçu ou est-ce les rions de "Benalia" qui lui manquent ?

Qui me dira où sont passés "le triangle" et sa cohorte de footballeurs aux pieds nus, le champ Pergaud et ses rêveries, "Rambault" et ses amours à peine voilés et jamais démentis pour le vieux leader à longue barbe ...qui me le dira donc ? Que sont devenues les berges du Chélif, où chaque soir, entre coassement de crapauds et soupirs de paumés, venait s'éclater le trop-plein de misère; qu'est devenu enfin le sinistre camp Morand où quelques uns d'entre nous, à l’aurore de la jeunesse, eurent l'insigne honneur de goûter l'hospitalité des geôles de l'indépendance pour avoir osé franchir à veto une frontière qui n'existait que dans l'esprit d'un minable soudard. '

Que sont devenus El Houari, ancêtre éponyme du célèbre bras de rivière ; El Ouzdad, le rémouleur, Ch'mima et ses mystères, Jean-Bart et son ânon, N'guyen l'érudit, El Guisi le crieur public, Amara 'le meunier, Zerrouk ce maître du jeu de dames, Haidour et ses sarcasmes, Benaïdja et ses grillades, Boudissa et ses rengaines...? Il y en avait pour tout le monde et pour tous les goûts ! Où sont-ils ceux qui, sans trêve ni répit, faisaient défiler l'Histoire devant nos yeux éberlués et offusqués de voir tant de rois dénudés ; où sont-ils les autres, ceux qui, hier et déjà, l'allure hirsute et le regard fiévreux nous annonçaient les frayeurs futures ?

Je me remémore encore ce dix neuf juin de l'année soixante-cinq, mon collège éclatant de blancheur, son directeur, qui fut le seul décideur que je parvins à aimer, toujours essoufflé, essuyant de grosses gouttes de sueur qui perlaient sur son front et insistant en vain auprès de nous pour ne pas jouer dans la cour des grands ou supposés tels... Nous souhaitions comprendre to ut bonnement mais nous ne nous rendions pas compte à quel point ce jeu était dangereux... ce fut là le tournant de ma vie, l'augure d'un désarroi qui perdure ! Que sont devenus ces jeunes adolescents pleins r!-;- fougue et d'entrain qui venaient à la vie comme certains se rendent à un festin...? avides de tout connaître, de tout changer, d'être pleinement ... tout simplement !

Qu'est-il advenu de cette fameuse bande de la classe de troisième qui déferlait dans le monde à toute vitesse avant que les désillusions ne s'en emparent aussi vite, avant que la vie et les idées ne la séparent ... Que de conneries avons-nous pu commettre, que de sottises avons-nous pu proférer...! Où sont-ils tous ceux-là qui firent partie de ma jeunesse... Lakhdar qui vivait au dix-huitième siècle dans un monde de carrosses et de gentilshommes et qui s'accrochait à Freud comme à une bouée de sauvetage, Larbi tiraillé par des rêves de grandeur, Ali la Banane au sourire radieux et aux poches toujours pleines, Djâfar mon frère dont je n'aurais cru un jour perdre la piste pour des histoires d'origine...? Et moi, préfigurant déjà notre futur malaise, partagé entre Louis Lambert et Rastignac d'une part et des appels prolongés et intenses qui venaient du levant d'autre part... C'était là déjà, puérilement exprimé, tout notre drame ... assis entre deux chaises, à moitié debout ou à moitié assis, c'était selon... réfractaire à la modernité, traître à l'authenticité !

La vie suivant son cours, ce fût plus tard d'autres amis, d'autres Brèves, d'autres expériences... avant que je ne me rende compte que nous-mêmes étions objet d'expérience ! C'était le commencement des désillusions ; les seules questions que nous nous posions étaient: celles qui n'avaient pas de réponses ... Nous commencions à voir les mythes sans leurs oripeaux et nos certitudes connaissaient leurs premiers ulcères... Nous avions mal partout, mais nous tînmes le coup car nous avions la jeunesse pour nous.

Je revois Hamid drapé dans son attitude de prêtre, sirotant son café à petites gorgées comme pour mieux emprisonner le temps, Djamel partagé entre les pesanteurs du paraître e: :es exigences de l'être, Bouzid transcendant son handicap mais n'arrivant pas à imaginer que le Caire puisse être bombardé, Abdelkader "defnouh" me racontant en riant et pour l'énième fois, l'histoire de ces satanées crevettes qu'il avait mangées sans les décortiquer. C'était le début du civilement correct, quitte à s'étrangler... nous ne sommes pas sortis de l'auberge !

Je me rappelle aussi ces interminables réunions qu'abritait le "café de l'araignée" et que de temps à autre, venaient  perturber les vociférations de Fanfan la tulipe, l'un d’entre ces fous qui avaient élu domicile au village ; présage d'une curée qui continue... Haro sur le baudet, sus au faciès, par tous les sophismes possibles… modernité oblige !

Je sens encore cette humeur aussi acérée que les griffes du Sirocco et dont se plaignaient les vertus équivoques... Et autres choses encore, plaidoiries sous un soleil de plomb, murmures que couvrait la pénombre, inlassables moutures se succédant à brûle-pourpoint, confidences dans l'intimité de patios baignant dans des effluves de café à l'armoise, regards désabuses où l'aigreur n'empêchait pas la lucidité et où commettre un impair n'était pas la fin du monde

Pour ne pas crever, pour ne pas marcher au pas, il fallait épiloguer... Sur un fait divers, de prétendues gloires, des renaissances supposées, des horizons obscurcis, bref, sur n'importe quoi ! Il importait de: marquer sa présence, car il ne fallait céder ni à l'ennui ni à la médiocrité, ni à l'étreinte d'un quotidien aussi laid qu'une campagne pelée.

Au "café de l'araignée", ce n'était pas l'agora mais l'exubérance qui s'assumait ou l’exutoire à bon marché... nul n'essayait de minauder car il n'y-avait ni juges, ni lauréats, ni sanctions, ni cautions à verser... beaucoup même avaient du panache... Il n'y-avait pas de gamins parmi nous ou si peu, ou plutôt il n'y-avait pas d'adultes... il n'y-avait pas de doublure, de statues non plus et rien ne poussait au parricide.

Pour ne pas vivre idiot ou crever gaga, nous étions constamment sur le qui vive ... l'état de veille stratégique, quoi ! Nous gérions nos propres fantasmes, constamment étonnés sans pour autant être éblouis, avec pour seules armes la répartie facile et l'ironie en bandoulière, véritables poisons pour tous ceux qui respiraient la bêtise ou la suffisance... nous étions un peu méchants et le savions, mais c'était là notre seul luxe !

Tout était si simple, nous-mêmes étions si simples... une place au balcon pour la fantaisie, un sachet" de cacahuètes grillées et salées de chez Babay pour l'allure, un éventail de brochettes de chez Benaïdja pour l'illusion du festin et nous étions prêt à décoller... aujourd'hui les temps ont changé, les goûts aussi... on s'éclate dans un joint pour franchir les frontières, on s'investit dans un poncif pour marquer son génie, on s'accomplit dans la parlotte pour souligner le trait d'esprit... enfin, c'est le temps du fast-food et des rosés en plastiques et il faut s'y faire... en attendant des jours meilleurs.

Mon patelin ce n'était pas pour autant une utopie et ses habitants n'étaient ni des anges ni des démons... des hommes sans plus, avec leur lot de bonnes et de mauvaises choses, de sublime rarement et de terre à terre le plus souvent ! Devrais-je avouer combien de sottises y-ai-je commises et de bêtises y-ai-je entendues...? Sans importance, cela n'y change rien ! Oh oui, mon Ksar ce n'était ni une ville sainte, ni le rendez-vous de l'histoire, bien qu'il eût un jour la fâcheuse idée de se trouver sur le chemin du combat fratricide ...sept ans n'ont donc pas suffi ! Mon Ksar n'était pas une ville quelconque pour autant, surtout pas un lieu dit... son terreau avait ceci de particulier qu'il y-poussait des herbes fort rares : La passion de la politique et le goût prononcé de l'esprit critique ... assez de crimes donc pour connaître le purgatoire sur terre.

Plus tard, l'appel du Levant se faisant de plus en plus fort, ce fût d'autres rendez-vous, d'autres repères, d'autres rencontres, d'autres connaissances... ou d'autres reconnaissances à vrai dire... des hommes que la pudeur interdit de raconter... et puis en cours de route, le risque à vouloir être soi, à proposer autre chose, la transcendance et la communauté comme le dit si bien Garaudy... un risque prétendument assumé... sans aucun mérite toutefois ! Les hommes ne sont plus là, mais leur présence demeure... comme le sont la tension de la foi et la certitude d'une finalité déterminée.

Hormis les problèmes récurrents, eau, emploi, logement, tout a changé ! Les amis, morts, transformés, exilés ou ayant perdu de leur pugnacité, ne sont plus là ; ceux qui sont restes ne vivent que par et pour les souvenirs ; leurs silences se font éloquents ! La ville ou ce qui er. reste, souffre les métastases de la "rurbanisation", le "pic de la vipère" n'a plus la majesté d’antan, les venelles du Ksar ont perdu de leur charme, les pèlerins de la zaouia se font invisibles, le café de l'araignée" a investi dans le trivial et le tribal ; il s'est trouvé d'autres chalands, sans doute plus près du potin et très loin des choses de l'esprit.

Après de longues années d'écrémage, il ne reste presque plus rien de la ville que je connus... Que sont devenus les maîtres en politique, bretteurs émérites, tantôt bardes et griots chantant la geste d'illustres inconnus ; tantôt contempteurs au scalpel de feu, faiseurs de rois ou tombeurs de mythes ! Que sont devenus ceux-là qui juraient de ne plus servir de paillasson, où se cachent donc les poètes inconnus, ombres parmi les ombres ; qu'est-il advenu de ces mélomanes au goût averti, où sont-ils donc ces passionnés de théâtre qui, de longues heures durant, nous saoulaient de catharsis ou de distanciation sans jamais se prendre au sérieux, que sont devenus Toumia et Ch'mima, qui nous fera entendre de nouveau le rire de Fanfan ? Ksar-El-Boukhari, si tant aimé ou décrié, que reste-t-il de toi ?

Il ne reste presque plus rien ... sinon Belkeir, silhouette effilée à la chevelure de jais ; des relents d'une vieille hospitalité pour dire l'horreur de l'exclusion, des ombres au détour de chaque ruelle pour ne pas oublier, des murs fusillés pour raconter les tumultes d'hier, des parleurs accrédités à la bouche sentant le renfermé , un semblant de nef, augure du prochain déluge ou de nouvelles exodes; un cimetière qui de plus en plus me rappelle l'image de celui qu'on prête aux éléphants. Ksar-El-Boukhari... malgré tout, on y retourne pour mourir !Souvenirs de Ksar El Boukhari par Mohamed BOURAHLA

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L
je suis El khoutaifa qui vole bas quand l'orage gronde.....je quitte les contrées froides pour retrouver mon doux nid que j'ai patiemment construit....Je m'en vais a tire d'ailes ,virevolter dans les ruelles de mon beau village recolter quelques souvenirs qui me font vivre et esperer encore.....
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E
tu annonces le printemps, tu es de bonne augure, et fik el hanna, personne n'oserait te faire du mal, tu cotoies elbelaredj, digne marabout dans sa robe blanche, ya el khoutaifa chkoune enti?
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K
Que sont nos rêves devenus???? Il nous reste quelques amis....pour se les conter...même avec un fond d'amertume.<br /> Je faisais partie de cette bande de la classe de 3eme...je revois ces visages défiler...Lakhdar..Larbi..Mohamed..Bahia..zozoya...Ahmed...Nous avons certainement pris des chemins différents ,avons évolué dans des contrées lointaines....mais il restera toujours ce ciment Ô combien determinent de l'adolescence.<br /> khoutaifa (AL)<br />  <br />  
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E
Il n' y a plus d'Amérique disait Brel. Sans les rêves, on serait devenu d'autres Fanfan la Tulipe.<br /> Mais  ça m'a fait plaisir de retrouver ton écrit et de nous voir dedans.<br /> Larbi,  (va voir yahia mon cousin et demandes lui mon n°de téléphone, sinon indique moi comment te joindre)
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