Eklablog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

LA MEDERSA

LA MEDERSA

13 DÉCEMBRE 2014

Rédigé par Nour et publié depuis Overblog

Cheikh Si Bayou ( Boghari 1954-1955) 

Si l’on me demandait d’indiquer la période de ma vie que je souhaiterais revivre, j’indiquerais sans hésitation aucune, la période d’internat au Lycée Franco-Musulman de Ben Aknoun connu aussi sous le nom de Médersa. Elle s’étalait de 1955 à 1962, c'est-à-dire, durant la presque totalité de la guerre de libération nationale, que les Français n’avaient jamais qualifiée, jusqu’à 1999, que d’ « évènements d’Algérie ». J’entrai à la Médersa après avoir passé un examen pour lequel notre mouderrès, Si Mohammed Bayou, nous avait intensément préparés à Boghari. Comme de coutume, Si Bayou durant ses deux heures de cours d’Arabe hebdomadaires à l’école fançaise, identifiait les élèves qui avaient déjà quelques habilités en langue arabe pour les encadrer et leur donner des cours intensifs. Nous étions quatre élèves que Si Bayou avaient sélectionnés : Lakhdar, son frère, Zoubiri Mohammed, Malla Noureddine et moi-même. Ces cours étaient donnés dans une classe de l’école du Ksar où il habitait. On ne le dira jamais assez; Si Bayou donnait ces cours à titre totalement bénévole aux promotions d’élèves qu’il sélectionnait annuellement. Il le faisait avec beaucoup d’abnégation et de persévérance. En ces temps de colonisation, la langue arabe était méconnue et volontairement marginalisée. Elle n’était enseignée que par des Cheikhs dans certaines Zaouiates ou dans certaines grandes villes comme Alger, Tlemcen, Constantine, Médéa ou dans des localités à l’est ou au Sud, notamment chez les Ibadites, ou dans les écoles coraniques ou alors, depuis quelques décennies, dans les écoles gratuites ouvertes par l’Association des Oulémas musulmans de Ibn Badis sur l’ensemble du territoire algérien. Aussi méritoire que fût l’apport de tous ces efforts volontaires, leurs actions ne touchaient malheureusement qu’une infime minorité d’Algériens. C’était pourquoi, la connaissance de la langue arabe était perçue en ces temps anciens comme une réappropriation de l’identité nationale et son enseignement par des bénévoles comme un acte de patriotisme. Si Bayou, par son ardeur, son total dévouement à l’apprentissage bénévole de l’Arabe, par son amour pour cette langue, qu’il communiqua aux candidats qu’il sélectionnait parmi les élèves de l’école française, depuis 1950 jusqu’à l’indépendance en 1962, était ainsi un grand patriote que tous ses anciens élèves estimaient, aimaient et profondément respectaient. Cette flamme nationaliste a mené nombre de ses élèves à rejoindre l’ALN après avoir quitté la Médersa à l’appel de l’UGEMA le 19 Mai 1956. Parmi ces élèves je cite de tête, sans être exhaustif, Reguieg Hanachi, les frères Kherbouche, Hadbi, Difallah Benameur, mon frère Slimane.

Nous suivions ces cours très tôt, vers quatre heures du matin avant même de prendre le petit déjeuner, puisque tout le monde dormait à ce moment là. J’avais la chance d’habiter près de l’école, ce qui n’était pas le cas des mes trois camarades, et tout particulièrement de Zoubiri qui habitait hors du village. Ce camarade qui se levait sûrement une heure avant moi, avait tout une suite de batailles à livrer quotidiennement; celle de l’éloignement puisqu’il venait bien sûr à pieds, celle du froid matinal, surtout en hiver qui, en ces temps anciens, était très rude à Boghari, et enfin, celle à livrer contre les meutes de chiens sauvages qui écumaient les vastes espaces le séparant du village et pour laquelle il s’armait toujours de cailloux qu’il lançait contre les chiens pour les faire fuir. Quand on s’engouffrait en salle de classe en hiver, il y faisait très froid en ces heures matinales, et on restait habillés des djellabas et collés l’un à l’autre derrière les tables. Le maître lui-même grelottait de froid parfois, tant les hivers étaient rudes en ces années cinquante à Boghari. Je me rappellerai toujours cette vitre cassée d’une des fenêtres de la salle, qui faisait entrer un froid glacial, surtout quand le vent se mettait à souffler. Comme mon père était commerçant et qu’il avait souvent des cartons vides au magasin, j’étais chargé par Si Bayou de récupérer de temps à autre un de ces cartons et d’en découper un morceau pour le coller à la vitre cassée. Le carton tenait quelques temps, et parfois cédait quand un vent trop fort soufflait ou qu’une pluie battante se mettait à le mitrailler. En ce cas, un autre carton était confectionné et installé. En ces heures très matinales on était très réceptifs au cours de Si Bayou dont on buvait avidement les paroles. Il avait une grande pédagogie. Ses cours de grammaire comprenaient des cours de syntaxe et des cours de morphologie. Ces derniers commençaient toujours par des exemples à partir desquels il tirait la règle de grammaire puis demandait aux élèves de donner chacun un exemple. Il nous faisait beaucoup lire en classe, notamment des textes littéraires choisis ou des poèmes qu’il nous demandait d’apprendre par cœur pour en retenir le vocabulaire. Chaque jour, en nous faisant lire un texte il demandait à l’un d’entre nous, à tour de rôle, de faire l’analyse grammaticale d’un paragraphe du texte, une façon de réviser les leçons de grammaire précédentes. De temps à autre il nous donnait un sujet de rédaction à rédiger. Un jour nous eûmes la surprise de recevoir la visite du proviseur de la Médersa de Ben Aknoun, Cheikh Ahmed Ibn Zekri, un bel homme rouquin, grand de taille, avec de fines moustaches, portant sur la tête une imposante razza kabyle jaune et une longue ‘abaya marron. Le texte écrit sur le tableau noir avait pour titre : « Sa’i el barid », le facteur. Il me demanda alors de le lui traduire en arabe dialectal. Ce fut difficile pour moi de trouver ce mot en dialectal que je ne pus donc traduire que par « el fectour » ce qui le fit beaucoup rire; d’ailleurs jusqu’aujourd’hui je ne connais pas d’autre terme pour le désigner autrement en dialectal. Ensuite il posa une question de morphologie sur les cas de concordance de l’adjectif qualificatif avec le nom, question élémentaire que chacun connaissait. « Ya cheikh ! Ya Cheikh! » criaient les élèves pour répondre à cette question. Un élève qui levait très haut la main du fond de la classe et qui connaissait, bien sûr, la réponse fut choisi par Cheikh Ibn Zekri. Tout content d’avoir la parole, tout excité, et dans sa précipitation à vouloir citer les dix cas de concordance, commença par le seul cas de non concordance, le soukoun. « Assieds toi! » répondit le Cheikh à l’adresse de l’élève, très confondu, et le tour passa à Lakhdar qui donna la bonne réponse. Belkacem, le fils de Si Bayou n’était pas candidat à la Médersa, mais assistait en qualité d’observateur au fond de la classe. Il était élève de 5ème au collège et suivait, comme moi, élève de 6ème, les cours officiels de langue arabe, comme langue étrangère, que nous dispensait son père Si Bayou, au collège. Comme les élèves des classes de 6ème et de 5ème n’étaient pas nombreux, ils étaient tous dans la même salle et suivaient des cours différents sauf dans certaines matières. Le collège était mixte et pour la première fois nous avions des filles comme camarades de classe. Nous avions comme françaises, mademoiselle Michelle Dupuy, la fille du banquier de Boghari, mademoiselle Saurat, mademoiselle Ghislaine, et quelques autres, et comme algériennes, les deux seules élèves, mademoiselle Zahia Khélifi et mademoiselle Rabia Boualem. En ce temps là, je portais un « Seroual » dont le port me gênait un peu, d’autant plus que j’étais seul à le porter au collège. Tant que j’allais à l’école coranique, les dimanches et les jours fériés, je me sentais à l’aise, mais à l’école française, et surtout depuis que j’avais des filles comme camarades de classe je me sentais gêné de porter cet habit que seuls portaient encore les gens du Sud, notamment les Ibadites. Heureusement, que j’étais bon en mathématiques et que dans cette matière, nous avions un professeur très sévère, Giovanni, qui, lorsqu’il nous rendait les copies commençait par les élèves qui avaient les mauvaises notes. Très souvent, des filles et de nombreux élèves français ou indigènes se retrouvaient avec de mauvaises notes au moment où mes notes se situaient autour de seize. C’était alors avec fierté que je passais au tableau pour la correction du problème et oubliais totalement, en ces instants, la gêne que me causait le port du Seroual.

Les cours de Si Bayou durèrent toute l’année scolaire jusqu’à ce jour de mois de Juin 1955, date à laquelle Si Bayou et mon frère ainé nous accompagnèrent au Lycée Bencheneb à Médéa où nous passâmes les épreuves d’examen de passage pour la Médersa. Ces examens consistaient en des épreuves écrites en langue arabe. Ces épreuves comprenaient une dictée suivie de questions sur le texte de la dictée et d’une analyse grammaticale de quelques mots tirés du texte. Il nous était demandé aussi d’écrire au duel une phrase au singulier tirée de ce texte, une façon de vérifier si nous reproduisions correctement le « moudaf » au duel. Enfin, l’examen comprenait aussi une épreuve de rédaction en Arabe. Le sujet, cette année là, portait sur la description de la saison d’automne, que les textes littéraires choisis que nous faisait apprendre par cœur Si Bayou, nous permettaient facilement de rédiger. Pour ma part, ce que j’avais appris chez notre moudéres était d’un niveau nettement supérieur à celui des épreuves de cet examen. Deux semaines plus tard, la liste des admis à l’examen d’entrée à la Médersa pour les candidats en provenance de ce qui était appelé « Département d’Alger » apparut dans les journaux.

Sur les quatre candidats nous étions trois à réussir à cet examen, Bayou Lakhdar, Zoubiri Mohamed et moi. Je considère que ma connaissance de la grammaire arabe, je la dois essentiellement à Si Bayou. En morphologie, je garde encore intact en mémoire tout ce qu’il nous avait appris, notamment, le tableau des dix formes classiques du verbe trilitère et en syntaxe toutes les règles de base de la grammaire arabe et connais par cœur, et dans le même ordre, la liste de toutes les particules d’annexions, de prépositions, de coordination, et autres, ainsi que les tableaux de conjugaison dans les différents temps. Je garde aussi jusqu’à ce jour en mémoire, la quasi-totalité des récitations qu’il nous avait apprises.

Je pense avoir été chanceux d’avoir été sélectionné, comme observateur, un an avant mes camarades, ce qui me permettait d’assister à ses cours un an avant l’année d’examen. Je suivais donc les cours en même temps que Lakhdar Belkhiri, Malla mohammed, frère de Noureddine mentionné précédemment, et Hadbi, qui lui, passera un examen spécial lui donnant droit d’entrer directement en classe de 5ème, contrairement aux autres qui entreront en 6ème. En temps qu’observateur, je ne pouvais m’asseoir au premier rang, réservé uniquement aux candidats, mais derrière; Si Bayou croyant, peut être, que je ne pouvais pas suivre convenablement, me réservait donc pour l’année d’après. Il se trompait, car même loin du tableau, je suivais consciencieusement son cours comme il le réalisera plus tard. En effet, un jour à l’occasion de la lecture d’un texte dont les candidats, à tour de rôle, devaient effectuer l’analyse grammaticale, tous ont buté sur l’analyse du mot « Ba’ada ». Si Bayou n’était pas content des réponses, quand du fond de la classe je criai sans qu’il ne m’interrogeât : « Ya cheikh, Darf Zaman ! » donnant ainsi la bonne réponse. Si Bayou n’en revenait pas qui s’écria « Taieb ?! Taieb ?!, viens mon fils t’asseoir au premier rang! » et depuis, je m’asseyais au premier rang et participais au cours tout comme les autres. Les cours que Si Bayou donnait aux candidats à la Médersa, cette année là, commençaient à vingt heures. En hiver, quand je sortais de son cours, tout le monde chez moi dormait déjà. Ma mère m’expliqua que, désormais, je devais réchauffer moi-même le dîner, en général du couscous, sur le kanun dans lequel elle me laissait une braise. Elle prenait soin d’ensevelir la braise sous la cendre pour lui éviter de se consumer inutilement, braise que je devais retirer de dessous la cendre en arrivant. Une fois cette opération effectuée, je devais déposer la marmite sur le kanun et le couscoussier contenant un peu de couscous sur la marmite, et devais attendre que la braise réchauffât le peu de sauce et les quelques petites carottes contenues dans la marmite, et que la vapeur montât jusqu’au couscoussier pour enfin réchauffer son contenu. Très souvent, je ne pouvais attendre tout le temps nécessaire à l’ébullition et me contentais d’un couscous froid sur lequel était versée une petite quantité de sauce très tiède. Je me hâtais d’avaler à la va vite mon « dîner » pour enfin entamer les travaux que Mr. Benameur, mon instituteur, nous aurait donnés pour le lendemain matin. Tant qu’il s’agissait de calcul ou de récitation de poème, cela allait bien, mais dès qu’il s’agissait d’une leçon de géographie dont il fallait écrire le résumé, répondre aux questions du livre et enfin d’apprendre par cœur, je passais une nuit blanche à la seule idée de subir, peut être, l’interminable interrogatoire de Si Benameur, mon très sévère instituteur de fin d’études primaires. En général, je me mettais dans mon lit pour apprendre mes leçons. Un soir, alors qu’une panne d’électricité paralysait tout Boghari, je dus apprendre ma leçon à la lumière d’une bougie que je devais tenir d’une main et tenir le livre de géographie de l’autre. J’étais très fatigué après avoir passé une journée éprouvante, puis deux heures de cours d’Arabe chez Si Bayou, puis avalé rapidement ce qui tenait lieu de « dîner ». M’étant mis dans mon lit, pour apprendre une détestable leçon de géographie sous une pâle lumière de bougie, je commençai à somnoler en me reprenant à chaque fois que je me sentais gagné par le sommeil, jusqu’à ce que la fatigue eût raison de moi. En effet, ne pouvant garder longtemps droite ma tête alourdie par le sommeil je m’assoupissais lentement puis sentis subitement la flamme de la bougie me brûler les cheveux, ce qui me fit tressaillir. Comprenant alors que ma bataille contre le sommeil était perdue, j’éteignis la bougie et m’endormis jusqu’au lendemain.

La Médersa

Classe de 6ème (1955-1956)

Le jour d’entrée à la Médersa est fixé au 5 Octobre de cette année 1955 pour les élèves de la classe de 6ème. Ce jour là, c’est mon père qui m’accompagne à Alger, et dans le trolley bus qui nous mène jusqu’à Ben Aknoun, j’arrive à deviner ceux, parmi les passagers, qui sont élèves comme moi. Le premier camarade, dont je fais connaissance dans ce bus est Moussali Djilali. Nous nous échangeons, nos numéros d’internat pensant, naïvement, qu’ils indiquent nos classements respectifs. Il m’annonce son numéro, 237. Je lui annonce le mien, 169. Je pense donc qu’il est mieux placé que moi, puisque mon frère Slimane, élève de 4ème a le numéro 238. Comme Lakhdar Bayou a le numéro 152 et mon autre camarade, Zoubiri Mohamed, le numéro 190 je comprends vite que ces numéros ne correspondent pas à un classement. Arrivés au terminus de Ben Aknoun, nous devons marcher longtemps avant que n’apparaisse au loin une très belle bâtisse de style arabo-musulman avec de belles marches de marbre blanc, et des Arcades tout aussi blanches, la Médersa. Je suis impressionné par la beauté et la splendeur de cette bâtisse, tout à fait nouvelle, qui est inaugurée pour la première fois, deux ans auparavant, en 1952, au moment où mon frère Slimane, entre en sixième. En y entrant, nous nous dirigeons vers la lingerie où les élèves doivent déposer leurs trousseaux, portant cousus sur leurs habits leurs numéros d’internat respectifs. Nous montons vers les dortoirs, au premier étage, où nous sont indiqués nos armoires et nos lits. Nous visitons ensuite les lavabos flambants neufs, et tous les parents, qui ensemble visitent avec nous ces lieux, s’émerveillent devant la beauté, la propreté et la modernité de ces locaux impressionnants que la quasi totalité d’entre eux n’ont jamais connus. Après s’être extasié lui aussi devant cette beauté dont son fils va bénéficier, mon père prend congé de moi, comme le font aussi les autres parents avec leurs enfants. Je reste donc avec mes nouveaux camarades, parcourant, parfois, les longs couloirs avec leurs grandes fenêtres, et parfois faisant les cents pas dans l’immense cour du lycée. Je marche avec ma nouvelle connaissance, Moussali Djilali, originaire d’Affreville comme ses deux autres camarades Farsi Khaled et Lounis. Mon premier réflexe est de tester le niveau de mes nouveaux camarades en posant des questions de grammaire, et je me sens heureux de constater que la formation que j’ai reçue de Si Bayou est globalement supérieure à celles des camarades que je continue toujours à tester en syntaxe arabe et morphologie. Je me sens bien heureux dans ce nouvel environnement humain très diversifié. Je découvre de nouveaux visages, différentes intonations. J’apprécie ce brassage d’élèves aux différents accents venant de différents points du « Département d’Alger ». Les meilleures amitiés que j’ai l’occasion de tisser dans ma vie, et restées des plus solides sont celles tissées pendant les sept années à la Médersa. J’apprends aussi que Si Bayou, mon ancien mouderrès, était élève de l’ancêtre de la Médersa, l’école « Tha’alibyya », située près du mausolée de Sidi Abderrahmane dans la basse Casbah à Alger, tout comme l’étaient Lakhdar Brahimi, Mostefa Lacheraf ainsi que d’autres illustres personnalités, comme plus tard Abdelkader Allal, Boualem Bessaïh, futur ministre des Affaires Étrangères, Smaïl Hamdani, futur chef de gouvernement.

Dans ma classe de 6ème mes camarades que je cite de tête viennent de différentes régions du « Département d’Alger » comme je vais le montrer: de Dellys comme Mellah Ali, Youcefi Mohammed, Zaoui Mohammed; d’Ain Bessem, comme Kourdali Ali, Benguerrah Abderrahmane, Khalfi Mohamed; de Tablat comme Boukhalfa Mohammed; de Palestro comme Khalfa Smail; de Bou Saâda, comme Abdelatif Ali, et son cousin Farid, Chékirine, Lahrèche Hamza, Boudiaf; de Touggourt comme Adamou; de Berrouaghia comme Kaidali Abdallah; de Médéa comme Baba Ali Foudil, Bensari et Benali; de Blida comme Essemiani Boualem; de Laghouat, comme Rayane Belkacem, Rouighi Mohammed, Kéciba Mohammed, Zebar; de Ghardaia, comme Boukhecha; d’Alger, comme Achache, Bouhamidi, Boumédiène, Bekkat, Mahieddine, ou, Djani, Soltani, Haned, Allam qui sont des externes; d’Affreville comme Moussali Djilali, Farsi Khaled et Lounis précédemment cités; de Miliana comme Belabdelouahab Abderrahmane et Hamoudi; en plus de mes camarades boghariens, Bayou Lakhdar, Zoubiri Mohammed. Je ne crois pas avoir oublié de citer d’autres si ce n’est ce camarade dont j’oublie le nom mais dont le visage me revient en mémoire très distinctement. Plus tard, en sautant la classe de 5ème,pour récupérer l’année de grève, comme je l’explique plus tard, je connais d’autres élèves qui deviennent et resteront des amis comme Ahmed Djebbar de Ain Defla; Driouèche Mohammed de Koléa; Bouzidi Mohamed, Drissi Moulay de Laghouat; El Robrini Nour Eddine, Khelaf Merouane et Zoubir de Cherchell; Oudjdi Damerdji Rachid et Lahmer d’Orléansville; Ait Hadi Hocine de Tizi ouzou; Lazib Mahmoud, de Sour El Ghozlane; Mokrani Mohamed de Fort National; Boushaki Mohamed de Ménerville; Malla Mohamed et Lakhdar Belkhiri de Boghari; Kabouche Rachid, Harkat Messaoud, de Ain Bessem; Lakhdari Ali de Blida; Tahmi Mahmoud de Ténès; Aggoun Mohamed de Bousaâda; Bendaoud Zoubir d’Alger; Djenane Rachid de Draâ El Mizan etc.

Les cours commencent le lendemain. En cette classe de 6ème, notre professeur de mathématiques s’appelle Nakache. Il est très myope et porte de grosses lunettes. Il a coutume de dire « mettez lui 20 » à tout élève qui donne une bonne réponse à une question durant le cours, et il revient à Rayane Belkacem, l’élève qui tient le registre de la classe, d’inscrire la note 20 en face du nom correspondant à l’heureux élève. Notre professeur de Français est Robert Malan, un libéral qui milite, comme d’autres Français, en faveur de la cause nationaliste. Plus tard en Août 1956, il est arrêté par les paras de Massu avec des élèves des classes supérieures, comme Saci Boulefaâ, de Laghouat, qui représente les médersiens à l’UGEMA. Ce dernier, nous raconte plus tard que lors d’un rendez vous clandestin qu’il a avec d’autres élèves, il est tout surpris de rencontrer Robert Malan qui lui ouvre la porte, et qui lui dit « entrez, vos camarades sont là qui vous attendent ». Robert Malan dirige le foyer des étudiants de la Robertsau où Pierre Chaulet, cet autre militant de la cause nationaliste, a l’habitude de rencontrer les étudiants algériens comme Belaïd Abdesselam, futur Premier ministre, Mohamed Baghli, Mahmoud Bouayed, Lamine Khène, Mohamed Sahnoun pour des discussions sur la situation politique et sur l’actualité mondiale, dont il ne s’en lasse pas et qui le « changent des conversations insipides des étudiants européens », comme il relatera plus tard dans un livre édité en 2012 « le choix de l’Algérie , deux voix, une mémoire ». Il y explique également le parcours de son engagement dans la lutte armée, notamment l’hébergement de grands responsables FLN, comme Abane Ramdane, Larbi Ben Mhidi, Benyoussef Benkheda. Il est d’ailleurs arrêté le jour où il doit conduire Abane Ramdane vers Blida pour le maquis. Ce sera sa femme Claudine qui s’en chargera. Saci Boulefa’a nous raconte aussi comment Abane Ramdane harangue les Médersiens pour rejoindre la révolution, ce que plusieurs d’entre eux vont faire après la grève de mai 1956. La liste, non exhaustive, des élèves qui vont être des martyrs, sera inscrite, à l’indépendance, sur une plaque accrochée au mur du hall du Lycée qui prendra désormais le nom de Amara Rachid, celui d’un de ses élèves. Notre professeur, Robert Malan, qui a le pied bot avec un énorme soulier, est passionné par la matière qu’il nous enseigne, le Français, et réussit à nous communiquer sa passion que nous essayons d’exprimer dans nos rédactions hebdomadaires.

Notre professeur d’Histoire/ Géographie est Mr. Chiot qui, en faisant l’appel des élèves, égrène leur nom en chantonnant. Notre professeur d’Arabe en morale et rituel, est Sid Ali Benbarek de Koléa, un monsieur fort sympathique, élégant, avec des yeux bleus, et une calvitie bien entamée, et qui arrive à nous intéresser à son cours. Il nous enseigne la matière « Morale et Rituel », ainsi que la rédaction arabe et nous donne très souvent des poèmes que j’aime bien apprendre et que je retiendrai en grande partie. Notre professeur de morphologie et de syntaxe arabes est Si Ghafa Brahim. Il est sévère et montre une antipathie incompréhensible à l’endroit des Algérois. « Je n’aime pas les gens de Bab Edjedid » répète t-il il souvent à l’adresse de Soltani, et surtout de Haned et de Allam. Il nous menace toujours de renvoi et ne cesse de nous rappeler qu’une quarantaine d’élèves est renvoyée l’année d’avant. C’est qu’à la médersa on ne badine pas avec le niveau d’enseignement. Ceux qui ne montrent pas de l’ardeur dans le travail sont tout simplement renvoyés, et Si Ghafa ne manque aucune occasion de nous le rappeler. « N’sahatkoum » se plait-il à dire souvent. En s’adressant à Chékirine, il dit souvent « N’sahtek fi chkara ». À Boukhecha il rappelle souvent qu’il va le renvoyer à Beni Isguène. Ses cours de morphologie et de syntaxe sont de haut niveau, et les exemples qu’il donne en grammaire comptent toujours de la poésie. Notamment, pour nous faire connaitre les dix sept formes du pluriel irrégulier, il nous fait apprendre les trois vers qui rappellent leur forme « Fi al sufuni al chuhbi al bughati suaru, marda al qulubi oua albiharu ‘ibaru… », vers que je retiendrai toujours. Si Ghafa sait aussi être aimable. Il aime bien faire de l’humour dans l’apprentissage de sa matière. Après la grève de Mai 1956, il rejoint le FLN à l’étranger. Dans son livre « On nous appelait les fellagas », le commandant Azzeddine mentionne la visite de la délégation du FLN à Pékin durant laquelle elle est reçue par le président chinois, Mao. Durant la rencontre avec Mao, Si Ghafa déclare à ce dernier que dans notre pays, lorsqu’on veut témoigner du respect pour quelqu’un, on l’embrasse sur la tête. Il demande alors à Mao de bien vouloir autoriser les membres de la délégation à l’embrasser sur la tête, ce que ce dernier accepte volontiers. Notre professeur de traduction, thème et version, est Si Annane, un homme grand et maigre. Ses traductions comprennent systématiquement des mots au duel dans le texte français pour s’assurer de notre maîtrise de la déclinaison du duel dans la traduction vers l’Arabe. Si Annane écrit également des poèmes. Plus tard, dans les années 80, à l’occasion d’une sympathique réunion des anciens médersiens où il est convié, Si Annane, quarante ans après la Médersa, et devenu Soufi entre temps, nous lit ses poèmes d’amour d’antan dans une approche totalement soufie.

Tels sont donc nos professeurs français et algériens en classe de 6ème, dont nous gardons toujours un très bon souvenir et pour qui nous avons toujours de l’estime et du respect. Le proviseur de la Médersa est Si Ahmed Ibn Zekri, un homme charismatique, d’une exceptionnelle prestance, qui jouit d’un grand respect auprès des élèves de la Médersa. Le censeur, Nicolaï, est, par contre, un homme renfermé et taciturne. Avec ses lunettes noires il donne toujours l’air d’épier les élèves. Ces derniers, qui le craignent et le détestent, lui collent le nom de « mouessoues ». Plus tard, en 1957, il se suicidera. Le Surveillant général, Coste, lui, est sympathique et jovial avec un bel accent du Midi. Quant à l’économe, Si Mouloud, un homme rondelet, il est très souvent chahuté au cri de « Si Mouloud au poteau ! » lorsqu’au réfectoire reviennent les mêmes plats de lentilles ou lorsque le pain est trop rassis. Personnellement, je n’approuve pas cette attitude, que je trouve déplacée et qui nous fait passer pour des gâtés. Parmi les maîtres d’internat, Abdelkader Allal tient une place de choix. D’une grande prestance et d’un physique agréable, il est apprécié, voire vénéré par les élèves. C’est un ancien élève de la Médersa Ta’alibyya, l’ancêtre de la Médersa, située dans la basse Casbah. On devine son engagement dans le mouvement nationaliste et l’on apprend plus tard que dès cette année 1956, ce natif de Médéa est membre de l’UGEMA et de la direction nationale du syndicat algérien, « UGTA ». L’année suivante, 1957, il prend le chemin du maquis dans l’atlas blidéen. L’autre maître d’internat qu’on apprécie également est Slimani, un homme très courtois de Laghouat qui prépare cette année une licence d’histoire. Nous avons également beaucoup de sympathie pour les élèves des classes supérieures dont certains, sont des militants de la cause nationale. D’une manière générale il y a une grande solidarité entre les élèves de la Médersa, renforcée par cette vie commune de potaches et par la dureté de ces années de braise qui nous rendent sensibles aux souffrances des familles et amis des uns et des autres restés dans les villages d’origines.

À la Médersa nous suivons avec beaucoup de passion la situation politique et militaire de notre pays et notamment les évènements qui se déroulent à Alger que nos camarades externes nous aident à connaitre. Nous apprenons qu’en début de cette année scolaire 1955, un sergent algérien de la caserne d’Orléans, du nom d’Ali Khodja, la déserte avec quelques compagnons en emportant armes et bagages pour rejoindre les maquis de l’ALN de la Wilaya-IV. Nous apprenons plus tard qu’il forme le célèbre commando de la Wilaya-IV qui prendra le nom de « Commando Ali Khodja » célèbre par ses faits d’armes. Nous apprenons qu’en ce début du mois de février, le président du Conseil des ministres, Guy Mollet, en visite à Alger pour l’installation du général Catroux connu pour ses positions en faveur d’une négociation avec le FLN, est conspué par les pieds noirs qui le reçoivent avec des jets de tomates et l’obligent à reculer et à nommer Robert Lacoste plus apprécié par les manifestants. Cette reculade du président du conseil nous déçoit énormément et nous montre tout le poids des pieds noirs dans la décision politique de Paris. Les manifestations des Français d’Algérie interviennent chaque fois que les autorités de Paris expriment quelques velléités de rapprochement avec les nationalistes, pour systématiquement les saboter. Nous apprenons que de nouveaux soldats du contingent arrivent au port d’Alger pour ramener leur nombre à 400 000 selon les informations françaises. Parmi eux figurent de nombreux rappelés c'est-à-dire des soldats qui ont déjà fait leur service militaire et qui sont appelés à nouveau pour une année supplémentaire. De futurs leaders politiques en font partie comme Michel Rocard par exemple. Nous apprenons avec plaisir la décision de Ferhat Abbas, le président de l’UDMA, de dissoudre son parti et de rejoindre le FLN à Tunis. Tewfik El Madani, membre de l’Association des ‘ulémas d’Algérie, lui aussi rejoint Tunis pour se mettre à la disposition du FLN.

Parallèlement à nos études, nous sommes à l’affut de toute information concernant le combat militaire et politique de notre pays. Je garderai un très bon souvenir de la Médersa. Si elle constitue pour moi une période de grande liberté où j’échappe un peu à la contrainte parentale et à la médiocrité de la vie à Boghari, elle me permet surtout une ouverture sur le monde à travers les relations et les amitiés que je tisse. Elle me permet un épanouissement moral et intellectuel par cet enrichissement que j’acquiers dans ces études et surtout une prise de conscience et une maturation politique en ce milieu qui constitue réellement pour moi une école de patriotisme. La Médersa est également l’école de la solidarité dont j’apprends pour la première fois la valeur et l’importance quand j’aperçois la grève générale déclenchée par les élèves des classes supérieures en soutien à un de leurs camarades renvoyé pour un je ne sais quel motif. Malgré l’intervention du très respecté et vénéré Ibn Zekri, le proviseur du Lycée, les élèves maintiennent leur grève jusque, finalement, au retour triomphal de l’élève exclus.

En sortant de la Médersa, le dimanche, je déguste ma liberté. Je descends à pieds avec mon frère Slimane et ses camarades jusqu’à Alger en passant par Bab Edjedid, ensuite en traversant la Casbah pour déboucher sur la Place du Gouvernement que les Algérois appellent « la place du cheval » en raison de la présence de la statue du duc d’Aumale monté sur un cheval impétueux symbolisant à lui seule la conquête triomphale de l’Algérie à jamais française. À l’indépendance, cette place prend le nom de « Place des martyrs » en souvenir de l’effroyable massacre perpétué par l’OAS qui, dans sa folie meurtrière, tire en Juin 1962, plusieurs obus sur cette place en un jour de marché grouillant de monde. En arrivant à la Place du Gouvernement, nous nous dirigeons vers le square Bresson où des parents font monter leurs enfants sur des petits ânons sur les têtes desquelles sont accrochées des clochettes qui tintent durant le tour du square à la grande joie des enfants. Dans le square se dressent des arbres très hauts et touffus de feuilles vertes, sur les branches desquelles piaillent une multitude d’oiseaux. De nombreux kiosques de tabac et de journaux y côtoient d’autres kiosques de commerce. Quand pour la première fois je visite ce square, je suis émerveillé devant ce beau spectacle de lumière et de joie totalement inimaginable dans un village comme Boghari.

À Alger nous avons l’habitude de déambuler dans la rue de la Lyre et Bab Azzoune, puis monter jusqu’à la rue Dumont d’Urville pour revenir sur nos pas une fois arrivés au quartier européen. Vers midi nous nous dirigeons vers une crèmerie près de la cathédrale de Ketchaoua, une ancienne mosquée transformée en église après l’invasion française de 1830 et redevenue mosquée à l’indépendance en 1962. Dans cette crèmerie nous prenons, chacun, la moitié d’un gros pain rond, frais et croustillant, un morceau de beurre et un verre de « Rayeb » bien glacé. Ce succulent déjeuner, qui nous coûte cinquante centimes, nous rassasie pour le restant de la journée. L’après midi nous aimons bien aller au cinéma voir des films où jouent les grands acteurs du Western comme Kirk Douglas, Burt Lancaster, Gary Cooper ou John Wayne. À la sortie du cinéma nous nous dirigeons vers le café Nedjma, dans la basse Casbah, pour prendre un café noir que nous dégustons en écoutant les chansons de Abdelwahab ou de Farid El Attrach, très prisées en ces années cinquante; après quoi, nous prenons le trolley bus jusqu’au terminus de Ben Aknoun pour rejoindre la Médersa après une journée de dimanche bien remplie.

Durant cette année scolaire, interviennent de nombreux évènements qui resteront à jamais gravés dans notre mémoire. La journée du Lundi 12 Mars 1956 faillit être tragique pour une centaine d’élèves. Les journaux français comme « l’écho d’Alger », le « journal d’Alger », « La dépêche quotidienne » titrent à la une, le lendemain : « 150 élèves du Lycée Franco Musulman de Ben Aknoun intoxiqués ». En effet, ce Lundi, une heure après la sortie du réfectoire où nous prenons le déjeuner de midi, les élèves sont pris de malaise et commencent, les uns après les autres, à vomir un peu partout. Nous sommes en classe de permanence avant le début des cours de 14h00 quand notre camarade Kéciba, se sentant mal, demande à aller aux lavabos dans la cour, puis quelqu’un d’autre fait autant, puis moi-même qui me sens mal et qui, me dirigeant dans la cours vers les lavabos, aperçois de nombreux élèves sortir des classes et d’autres étendus à même le sol en plein vomissement. Chacun, pensant être seul à sentir un étourdissement, découvre à sa stupéfaction que le malaise est général. L’administration comprend vite qu’on a affaire à une intoxication et lance immédiatement une opération de sauvetage. Les premiers touchés, dont moi-même, sommes évacués d’abord à l’infirmerie. Allongé sur un lit après avoir vidé le contenu de mon estomac, je ne cesse de réciter la shahada, convaincu de ma mort imminente. À moitié évanoui, je vois le proviseur, Cheikh Ibn Zekri, qui nous visite. En passant près de moi il pose la main sur mon front, une façon de me rassurer; je sens alors l’odeur d’un bon parfum qui me réveille, celui qui caractérise toujours le vénérable Cheikh. Ensuite on me soulève jusqu’à la voiture stationnée à l’entrée de la Médersa, une Simca, appartenant à Si Mouloud, l’économe de l’établissement, celui là même dont on scande parfois le nom au réfectoire. Là, je me retrouve avec trois autres élèves, dont un certain élève de classe de première et dont je retiens toujours le nom, Mécachère, qui prendra, plus tard, le maquis et deviendra le secrétaire d’Amirouche, le célèbre chef de la wilaya-III de Kabylie. Si Mouloud prend le volant et se dirige à vive allure vers l’Hôpital Mustapha en demandant à tous les taxieurs qu’il rencontre en route de se diriger en urgence vers le Lycée Franco Musulman de Ben Aknoun. Tous ceux qui ont une voiture parmi le personnel de l’établissement ou parmi les enseignants se mobilisent ce jour là pour évacuer les élèves vers l’hôpital. Là, dans une salle, étalé sur un matelas à même le sol, comme plusieurs autres élèves, je vois des infirmiers nous donner une boisson sucrée et d’autres, probablement des étudiants en médecine, venir prendre des informations sur ce que chacun a mangé ce jour là. Le menu de ce Lundi comprend une salade, des haricots, de la viande et des fruits. Celui qui m’interroge, probablement parce que je parle à voix basse, se montre très agressif. Par contre, je suis étonné du ton très sec de Mécachère à l’égard des infirmiers et de ceux qui viennent le questionner. Après un moment où je sens toujours le malaise et le vertige, un infirmier m’amène et m’aide à m’étaler sur le dos sur une table en m’attachant les bras le long du corps de sorte que je ne puisse pas bouger durant l’opération qui va se passer et dont je n’ai aucune idée. Alors, vient un docteur en blouse blanche avec un tuyau au bout duquel est fixé un entonnoir, qui me demande d’ouvrir la bouche pour y introduire le tuyau en me demandant d’ « avaler comme un macaroni ». L’opération, lavage d’estomac, est répétée plusieurs fois et quand elle est enfin terminée je me sens beaucoup mieux, mon vertige presque complètement dissipé. Je me sens à nouveau renaître, très soulagé et hors de danger. En revenant vers mon matelas, je vois quelqu’un interpeler mon ami Lakhdar Bayou pour l’amener au lavage que je viens de subir. Lakhdar, pour échapper à cette opération déclare à son interlocuteur qu’il l’a déjà subie. L’idée de se voir sur le billard, les bras attachés, et invité à avaler un tuyau « comme un macaroni » est sûrement la raison de son mensonge. Nous passons la nuit à l’hôpital et nous revenons le lendemain à la Médersa où certains élèves, comme mon frère Slimane, n’ont pas ressenti l’intoxication.

Plusieurs parents sont venus au Lycée pour s’enquérir de la santé de leurs enfants. Pendant longtemps on continuera à parler de ce Lundi 12 Mars. Bien sûr toutes sortes d’explications courent quant à l’origine de l’intoxication, même celle d’une tentative criminelle de la part de certains Ultras. Nous sommes devenus tellement méfiants en matière d’alimentation, que lorsque quelques années plus tard, durant le déjeuner, un élève découvre un cachet de médicament dans la soupe, il s’arrête instantanément de manger et alerte les élèves qui, tous, quittent le réfectoire. La rumeur se répand comme une trainée de poudre: Une intoxication ! Pendant plusieurs jours les élèves paniquent jusqu’au jour où le nouveau proviseur, Hadj Sadok, tient une réunion générale des élèves à l’amphithéâtre du Lycée et rassure les élèves quant à l’origine du cachet de médicament trouvé dans la soupe. Il s’agit tout simplement d’une farce d’un élève de 6ème qui a cru bon plaisanter en jetant un cachet dans la soupe. Et Hadj Sadok de conclure « Et tout cela fut l’œuvre d’un moucheron ! » puis s’écrie : « Abdelghafar! » en faisant entrer un très jeune élève de derrière la porte de l’amphithéâtre. Tout le monde peut donc voir ce jeune moucheron qui rappelle, dans les mémoires, les mauvais souvenirs du 12 Mars 1956, et dont Hadj Sadok dit, à juste titre, qu’il ne mérite même pas une gifle. Un mois après l’intoxication, en quittant la Médersa à l’occasion des vacances de Pâques pour aller chez nous à Boghari, mon frère et moi, sommes foudroyés par une mauvaise nouvelle que mes parents apprennent à la radio et qui leur cause beaucoup de peine, la mort subite de Cheikh Ibn Zekri à la suite d’une crise cardiaque! Nous avons beaucoup d’affection, de respect et de considération pour Ibn Zekri. Tous les élèves de la Médersa, leurs parents, les anciens élèves d’Ibn Zekri et les enseignants sont peinés par sa subite disparition. De retour à la Médersa à la fin des vacances de Pâques, nous commentons longtemps les causes de sa mort. Nombreux sont ceux qui pensent que l’intoxication, heureusement survenue le jour, évitant ainsi la mort de dizaines d’élèves, l’a beaucoup affecté et fragilisé ainsi son cœur.

Le printemps est bien entamé qui fait fleurir la nature autour de la Médersa et l’inonder d’éclatants soleils. En cette deuxième année de la guerre d’indépendance que les Algériens nomment révolution, tous les élèves suivent l’évolution de la lutte de libération. Certains, parmi les élèves des classes supérieures, organisent des réunions clandestines et sont en contact avec Abane Ramdane. En Mai de cette année 1956, l’Union Générale des Étudiants Musulmans Algériens (UGEMA) qui succède à l’AEMNA, l’Association des Étudiants Musulmans Nord Africains, décrète une grève générale des étudiants et des élèves de Lycées et collèges, qui doit commencer le 19 de ce mois de Mai pour une période indéterminée. C’est Saci Boulafa’a, de Laghouat, un élève des classes supérieures qui est membre de l’UGEMA et qui représente les médersiens. La veille de ce jour, dans les dortoirs, l’atmosphère est fébrile et beaucoup sont gagnés par l’émotion à l’idée de passer, peut être, la dernière nuit ensemble à la Médersa. Plusieurs élèves projettent déjà de rejoindre l’ALN (Armée de Libération Nationale), et dont nombre d’entre eux vont mourir les armes à la main. Comme la plupart d’entre nous, venons de villes et de villages loin d’Alger, cette dernière nuit est consacrée à recueillir l’argent pour tous ceux qui doivent prendre le train ou le car en direction de chez eux et qui n’en ont pas suffisamment. La solidarité, qui ne fait jamais défaut aux médersiens, permet cette nuit là et le lendemain matin d’assurer à tous les élèves les frais de transport.

 

Ce lendemain, 19 Mai, tous les élèves descendent des dortoirs avec leurs valises et, se faisant les dernières embrassades et les derniers adieux, se dirigent vers la sortie. Le premier élève qui sort de la Médersa est Abdelatif Mokhtar, et ce, malgré les appels du Surveillant Général à l’accent du Midi « Abdelatif revenez ! Abdelatif revenez ! ». Abdelatif ne revient pas. C’est un élève de la classe de première, originaire de Bou Saâda, qui prendra le maquis quelques mois plus tard et mourra les armes à la main. Le flot d’élèves qui est derrière, s’empresse d’abandonner le lycée malgré les appels « Revenez ! Revenez! ». Nombre d’entre eux ne reverront jamais plus la Médersa. La date du 19 Mai 1956 restera une date historique dans le combat des Algériens et notamment des étudiants qui, à travers la déclaration de l’UGEMA, affirment que « leurs diplômes n’allaient pas leur assurer de meilleurs squelettes ».

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article